--- title: "L'essor de la téléréadaptation" url: https://www.ouestmedias.net/essor-de-la-telereadaptation.html author: "Delphine Macouin" date_published: 2023-08-20T09:05:44+00:00 date_modified: 2026-09-10T15:17:22+00:00 categories: ["Santé & Beauté"] image: https://www.ouestmedias.net/wp-content/uploads/2022/10/-50-scaled.jpg description: "Une séance de rééducation par visio ne remplace pas les mains du kiné, et personne de sérieux ne prétend le contraire. Elle remplace le trajet, la salle d'attente..." site: "Ouest Médias" license: "Reproduction autorisée avec lien vers la source." --- # L'essor de la téléréadaptation Une séance de rééducation par visio ne remplace pas les mains du kiné, et personne de sérieux ne prétend le contraire. Elle remplace le trajet, la salle d'attente et les six semaines de délai entre deux rendez-vous. C'est déjà beaucoup, à condition de savoir ce qui passe par un écran et ce qui n'y passera jamais. La téléréadaptation désigne la prise en charge à distance par un kinésithérapeute, un ergothérapeute, un orthophoniste ou un psychomotricien, en visio, avec ou sans capteurs. En France on parle plutôt de télésoin, le terme retenu par les textes officiels pour distinguer ces actes de la téléconsultation médicale. Le mot anglais est telerehabilitation, et non une traduction littérale de téléréadaptation : la nuance compte dès qu'on cherche des études sur le sujet. ## Ce que recouvre le mot, une fois retiré l'emballage Trois situations très différentes circulent sous la même étiquette. La première, la plus répandue, est la séance guidée en direct : le patient est chez lui devant une tablette, le praticien le voit bouger, corrige, compte les répétitions, arrête quand la douleur monte. La deuxième est le suivi asynchrone : un programme d'exercices est déposé sur une application, le patient le réalise seul, envoie des vidéos ou coche ses séances, et le praticien ajuste chaque semaine. La troisième repose sur des capteurs, une balance de force, une centrale inertielle collée sur le tibia, un gant instrumenté, qui renvoient des mesures au cabinet. Les trois n'ont ni le même coût, ni la même efficacité, ni le même public. Les mélanger dans un seul discours sur la modernité des soins, c'est exactement ce qui rend le sujet illisible depuis dix ans. **Le partage à retenir** Le direct en visio convient au suivi actif, au réapprentissage du geste et à la surveillance de la charge. L'asynchrone convient à l'entretien entre deux séries de séances au cabinet. Les capteurs restent une affaire de centres spécialisés et de protocoles de recherche, pas de cabinet de quartier. ## Ce qui fonctionne vraiment à distance La rééducation respiratoire se prête bien à l'écran : le praticien entend le rythme, voit la cage thoracique, corrige la position des épaules. Le renforcement musculaire aussi, une fois le diagnostic posé et le programme construit en présentiel. Le travail de l'équilibre chez la personne âgée fonctionne, à condition qu'un proche soit dans la pièce, ce qui n'est pas un détail : une chute pendant une séance à distance, c'est le scénario que tout le monde redoute. L'orthophonie est sans doute la discipline qui a le mieux tenu le passage à l'écran. Le bilan reste au cabinet, mais les séances de suivi d'un trouble articulatoire, d'une aphasie après un AVC ou d'un bégaiement passent très bien en visio, avec en prime des supports partagés à l'écran qui n'existent pas sur une table. La consultation de suivi après une opération, elle, relevait du bon sens bien avant la généralisation de la visio. Faire traverser trente kilomètres à quelqu'un qui sort d'une prothèse de genou pour trois minutes de vérification de la flexion n'avait jamais eu beaucoup de sens. ## Trois parcours concrets, trois usages différents Après une prothèse totale de genou, le programme tient en deux temps : les premières semaines au cabinet, où le kiné récupère la flexion à la main, puis un entretien du renforcement et du vélo d'appartement que la visio suit très bien. Le patient a mal, il se déplace mal, et chaque trajet évité pendant cette période compte double. Après un AVC, la logique s'inverse. Le travail de la main et de la marche demande de la manipulation, et la personne a souvent besoin d'aide pour se placer devant l'écran. La distance sert alors surtout à l'orthophonie et au suivi de l'aidant, qui reçoit lui aussi des consignes et qui, lui, décroche vite quand personne ne l'appelle. Dans une bronchopneumopathie chronique, enfin, le programme de réhabilitation respiratoire mêle endurance, renforcement et éducation à la maladie. Les séances de groupe en visio existent, elles réunissent quatre à six personnes, et le lien créé entre les participants pèse autant que les exercices. C'est le seul cas où le format collectif à distance donne des résultats supérieurs à l'individuel. ### Le rôle de l'aidant Dans la moitié des situations, un proche est dans la pièce. Il tient l'élastique, cale la chaise, filme sous un autre angle quand le praticien le demande. Personne ne le forme et personne ne le rémunère, ce qui est le vrai angle mort du dispositif. Un praticien qui prend cinq minutes pour lui expliquer ce qu'il doit regarder gagne un partenaire pour dix séances. **Le meilleur usage documenté** Le suivi intermédiaire entre deux blocs de séances au cabinet. Le patient garde le rythme, le praticien repère les compensations avant qu'elles ne s'installent, et le cabinet libère des créneaux. C'est moins spectaculaire qu'un exosquelette, mais c'est là que le bénéfice se mesure. ## Ce qui ne passe pas par un écran Toute la palpation. Le testing musculaire manuel, la recherche d'un point douloureux, la mobilisation passive, les techniques articulaires, le drainage : rien de tout cela ne se transmet par une caméra. Un premier bilan à distance est un mauvais bilan, y compris quand le patient décrit très bien ses symptômes. La douleur aiguë inexpliquée non plus. Une lombalgie qui réveille la nuit, un mollet chaud et gonflé, une épaule qui ne se lève plus du jour au lendemain demandent un examen physique, parfois une imagerie, jamais une visio. Reste la catégorie des soins qui n'ont rien à voir avec la rééducation mais qui se rangent, sur le web, dans le même rayon santé et bien-être : les protocoles esthétiques, du massage amincissant au [traitement de la cellulite](https://www.ouestmedias.net/traitement-cellulite.html), relèvent d'une autre logique et d'un autre budget. Les confondre avec un acte de rééducation prescrit revient à comparer une séance de sport et une ordonnance. ![Patiente en séance de rééducation à distance devant un écran, praticien en visio](https://www.ouestmedias.net/wp-content/uploads/2022/10/-51-scaled.jpg) ## Le cadre français : télésoin, prescription, remboursement Le télésoin est entré dans le code de la santé publique avec la loi du 24 juillet 2019, puis a été précisé par le décret du 3 juin 2021 qui l'a ouvert aux auxiliaires médicaux et aux pharmaciens. La règle centrale tient en une phrase : le praticien doit avoir déjà vu le patient en présentiel pour la même prise en charge, sauf exceptions prévues par les textes. Autrement dit, la première séance se fait au cabinet, point. Côté facturation, les actes de télésoin réalisés par les kinésithérapeutes et les orthophonistes sont pris en charge par l'Assurance maladie aux mêmes tarifs que les actes en présentiel, avec les mêmes taux de remboursement et la même part complémentaire. Le patient ne paie pas plus cher, le praticien ne gagne pas moins. C'est ce qui a fait basculer une partie de la profession après 2020, bien plus que les arguments technologiques. Deux limites reviennent dans les textes comme dans la pratique : un plafond de séances à distance à l'intérieur d'un même protocole, fixé par les conventions professionnelles, et l'obligation de passer par un outil de visio conforme aux exigences de sécurité des données de santé. Une application grand public de visioconférence familiale ne coche pas cette case. **Le calendrier réglementaire** Loi du 24 juillet 2019 pour le principe, décret du 3 juin 2021 pour l'ouverture aux auxiliaires médicaux, avenants conventionnels ensuite pour les tarifs. Une prise en charge commencée en 2020 sous dérogation sanitaire ne reposait pas sur les mêmes règles qu'une prise en charge ouverte aujourd'hui. ## Le matériel : moins que ce qu'on vous vend Il faut une connexion qui tienne trente minutes sans décrocher, une caméra qui voit le corps entier et pas seulement le visage, et de la lumière devant le patient plutôt que derrière. Le troisième point est celui que tout le monde rate : quelqu'un assis dos à la fenêtre apparaît en ombre chinoise, et un praticien qui ne voit pas un genou ne corrige rien. Une tablette posée sur une chaise à deux mètres, en mode paysage, fait le travail. Un ordinateur portable posé sur une table cadre trop haut et trop près. Le téléphone tenu à la main est le pire des trois : l'image bouge, et le patient ne peut pas s'en servir pendant l'exercice. Au sol, un tapis, un mur libre et un espace de deux mètres sur un mètre cinquante suffisent pour presque tout. Les élastiques et un ballon coûtent une vingtaine d'euros. Le reste, balances connectées, capteurs de mouvement, casques, n'a de sens que si un centre le prête et sait l'exploiter. ## Une séance type, minute par minute Cinq minutes de mise en place et de reprise de ce qui s'est passé depuis la dernière fois, douleurs comprises. Vingt à trente minutes de travail actif, avec un praticien qui compte, corrige la position du bassin, fait ralentir. Cinq minutes pour ajuster le programme de la semaine et fixer le prochain rendez-vous. Une séance à distance qui dure une heure est presque toujours une séance mal cadrée. Le vrai changement pour le patient n'est pas technologique : le praticien voit la maison. Le canapé trop bas, l'escalier sans rampe, la salle de bain où le passage est trop étroit pour un déambulateur. Un ergothérapeute apprend en dix minutes de visio ce qu'un questionnaire ne lui aurait jamais donné. **Le conseil qui change tout** Préparez la pièce avant l'heure du rendez-vous : tablette calée à deux mètres en mode paysage, lumière de face, deux mètres de sol dégagés, élastique et chaise à portée de main. Dix minutes de préparation la première fois évitent de perdre un quart de la séance ensuite. ## Exosquelettes et réalité virtuelle : la part de vrai Les exosquelettes de marche existent, ils fonctionnent, et ils n'ont rien à voir avec la téléréadaptation. Ce sont des dispositifs lourds, coûteux, utilisés dans des centres de rééducation sous surveillance directe, pour des personnes paraplégiques ou hémiplégiques. Le bénéfice documenté porte surtout sur la physiologie : transit, densité osseuse, spasticité, qualité du sommeil, endurance cardiorespiratoire. La marche en exosquelette oblige à tenir son équilibre avec un déambulateur ou des cannes, et l'effort est réel. La réalité virtuelle occupe une autre place. Elle sert à répéter un geste des dizaines de fois sans que le patient décroche, et à mettre en situation ce qui serait risqué en vrai, traverser un carrefour après un AVC par exemple. Les résultats publiés sont plutôt favorables sur la motivation et l'assiduité, plus discutés sur le gain fonctionnel à long terme. Un casque ne remplace pas un protocole, il le rend tenable. Ranger ces technologies de centre et une séance de kiné par visio dans le même paragraphe, comme le faisait la version précédente de ce texte, revient à promettre à un patient lombalgique qu'il va s'entraîner en exosquelette. Il n'en verra jamais un. ## Ceux pour qui ça ne marche pas Il y a les zones où le débit ne suit pas, et elles ne sont pas toutes rurales : un immeuble ancien mal câblé en centre-ville produit les mêmes coupures. Il y a ceux qui n'ont pas d'écran, ou un seul, partagé avec les enfants. Il y a ceux qui ont un écran mais pas l'usage : demander à quelqu'un de quatre-vingts ans de rejoindre un lien de visio, d'autoriser la caméra et de se placer dans le cadre, cela fait trois obstacles avant même le premier exercice. Il y a enfin ceux que le format ne motive pas. Une partie des patients tiennent leur programme parce qu'ils ont pris rendez-vous, qu'ils sont sortis de chez eux et qu'ils ont croisé quelqu'un. Retirer le déplacement retire aussi ce qui les fait venir. Sur ce point, la littérature sur l'observance est assez claire : le taux d'abandon des programmes réalisés seul à domicile reste élevé, et il ne se corrige pas avec une notification. ## Le coût réel, et qui gagne quoi Pour le patient, l'économie est simple à chiffrer : le carburant ou le ticket de transport, le stationnement, et les deux heures que prend un aller-retour quand le cabinet est à vingt kilomètres. Multipliez par vingt séances, la somme cesse d'être anecdotique. À cela s'ajoutent les demi-journées de travail non posées, invisibles dans tous les calculs officiels. Pour le praticien, le calcul est moins favorable qu'annoncé. Une séance à distance mobilise autant de temps qu'une séance au cabinet, elle en rapporte autant, et elle demande en plus de préparer les supports, de relancer les patients qui ne se connectent pas et d'assurer un dépannage technique que personne ne facture. Les cabinets qui s'y tiennent le font pour lisser leur planning, pas pour gagner davantage. Pour l'Assurance maladie, l'économie porte moins sur l'acte que sur le transport sanitaire, poste lourd et croissant, et sur les hospitalisations évitées quand un patient fragile reste suivi. C'est cette ligne budgétaire, plus que le confort du patient, qui explique le soutien des pouvoirs publics au télésoin depuis 2019. ## Ce que dit la recherche, sans l'enthousiasme Les revues publiées ces dernières années aboutissent à un résultat plus modeste que les brochures : sur les pathologies étudiées, notamment le genou opéré et la lombalgie chronique, la rééducation à distance fait aussi bien que la rééducation au cabinet, rarement mieux. La satisfaction rapportée par les patients est élevée, l'adhésion au programme un peu meilleure quand un praticien est présent en direct plutôt qu'une application seule. Une non-infériorité, ce n'est pas un progrès thérapeutique, c'est une équivalence de résultat obtenue avec moins de contraintes. Dit comme ça, c'est moins vendeur, et c'est pourtant le meilleur argument dont dispose le télésoin. Les chiffres de satisfaction très élevés qui circulent sur les sites spécialisés proviennent le plus souvent d'enquêtes internes de centres qui promeuvent leur propre service : à prendre pour ce qu'ils sont. **Le piège à éviter** Accepter un premier bilan entièrement à distance. Sans palpation ni testing manuel, le programme construit derrière repose sur une description verbale des symptômes. C'est aussi la principale source de protocoles inadaptés signalée par les praticiens eux-mêmes. ## Les applications d'exercices, entre outil et vitrine Une dizaine de plateformes proposent aux cabinets de déposer un programme, de filmer les mouvements et de suivre l'assiduité du patient. Les meilleures font gagner du temps sur la rédaction des consignes et évitent les feuilles A4 pliées en quatre qui finissent au fond d'un tiroir. Les autres se contentent d'une bibliothèque de vidéos génériques que le praticien n'a ni tournées ni validées. Deux critères permettent de trancher rapidement. Le programme est-il réellement modifiable, exercice par exercice, série par série, ou faut-il choisir dans un catalogue figé. Et les données de santé sont-elles hébergées chez un prestataire certifié pour cet usage, ce que l'éditeur doit pouvoir écrire noir sur blanc. Un abonnement facturé au patient plutôt qu'au cabinet mérite en plus une question directe : qu'est-ce qui n'est pas couvert par le remboursement classique. Le patient, lui, n'a pas à installer six applications. Une plateforme, un lien, un mot de passe. Si l'organisation proposée demande davantage, elle ne tiendra pas trois semaines. ## Comment en parler à son praticien Trois questions suffisent à savoir si la proposition tient debout. Combien de séances au cabinet avant de passer à distance, et à quel moment on y revient. Quel outil de visio est utilisé, et où sont hébergées les données. Que se passe-t-il si la douleur augmente entre deux séances, qui rappelle qui, et sous quel délai. Un cabinet qui répond précisément aux trois a réfléchi à son organisation. Un cabinet qui répond que tout se passera bien a sans doute ajouté une ligne à sa plaquette, rien de plus. La différence se voit dès la deuxième séance. ## Le point de vue d'un praticien sur la kiné à distance Les témoignages de professionnels de la rééducation se rejoignent sur un point : la distance a d'abord changé leur façon d'expliquer. Quand on ne peut pas poser la main sur une épaule pour la faire descendre, il faut trouver les mots, et ces mots servent ensuite au cabinet. Le matériel, l'application, la plateforme arrivent loin derrière. Les conseils et les exercices diffusés en vidéo ne remplacent évidemment ni une consultation médicale ni l'évaluation d'un professionnel de la rééducation. Aucun exercice ne doit reproduire ni augmenter la douleur, et un programme adapté à votre situation reste la première option pour traiter ou prévenir un problème de santé. --- ## À propos de l'auteur **Delphine Macouin** — Je suis particulièrement intéressée par les rubriques Amour, Lifestyle et Santé. Ce qui ne m'empêche pas de donner mon avis sur d'autres sujets !