Hommage à Robert Badinter : retour sur la vie et l'héritage de l'ex-ministre de la Justice
Robert Badinter, mort dans la nuit du 8 au 9 février 2024 à 95 ans, n'a pas découvert la peine de mort dans les livres : il a vu guillotiner son propre client, un matin de novembre 1972, et il a mis neuf ans à obtenir l'abolition.
Ce détail change tout à la lecture de sa vie. Beaucoup de biographies en font un intellectuel convaincu par principe. Il l'était, mais son basculement date d'une défaite professionnelle précise, dans la cour d'une prison parisienne, et il n'a jamais cherché à l'enjoliver.
Le 28 novembre 1972, cour de la Santé
Roger Bontems avait participé à une prise d'otages meurtrière à la centrale de Clairvaux. La justice avait établi qu'il n'avait pas tué, son complice Claude Buffet ayant égorgé les deux otages. Il a pourtant été condamné à mort et exécuté le même matin que lui. Badinter était son avocat. Il a assisté à l'exécution, comme le veut la procédure, et il en a tiré une conviction qu'il a portée pendant le reste de sa carrière : une société qui tue un homme dont elle sait qu'il n'a pas tué a un problème avec sa propre justice.
Neuf ans, puis quatre jours de débats
François Mitterrand avait annoncé sa position abolitionniste pendant la campagne présidentielle de 1981, à une époque où les sondages y étaient largement hostiles. Élu en mai, il nomme Badinter garde des Sceaux en juin, dans le gouvernement de Pierre Mauroy. Le texte arrive à l'Assemblée nationale en septembre.
Son discours du 17 septembre est resté dans les manuels, moins pour son lyrisme que pour sa construction : il y démonte l'argument de la dissuasion chiffres à l'appui, en comparant les pays abolitionnistes et les autres, avant d'en venir à la morale. La guillotine, elle, avait servi pour la dernière fois en septembre 1977 à Marseille.
Après la Chancellerie
Ministre jusqu'en 1986, il fait aussi supprimer la Cour de sûreté de l'État, dépénaliser l'homosexualité en 1982 et reconnaître le droit de recours individuel devant la Cour européenne des droits de l'homme. Il préside ensuite le Conseil constitutionnel de 1986 à 1995, période où plusieurs de ses décisions lui valent des accusations de proximité avec l'exécutif. Sénateur des Hauts-de-Seine de 1995 à 2011, il travaille encore sur le droit du travail et sur la justice internationale.
Il avait perdu son père, Simon Badinter, déporté à Sobibor en 1943 après une rafle de la Gestapo à Lyon. Il en parlait rarement, et jamais pour en faire un argument. Sa lecture de la justice partait plutôt de ce qu'un tribunal peut faire subir à un homme quand il a tous les droits.
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