Le Belline runique, l'oracle de la divination

Bien que moins connue et utilisée que le Tarot de Marseille ou l'Oracle de Belline, la voyance avec les runes demeure un support de prédilection pour certains voyants expérimentés.

Le nom réunit deux objets qui n'ont jamais partagé la même histoire : un jeu de cartes français du XIXe siècle et un alphabet germanique vieux de dix-huit siècles. Comprendre ce que recouvre vraiment l'expression Belline runique, c'est d'abord accepter qu'aucun jeu ancien ne porte ce nom, et que la fusion des deux supports est une pratique contemporaine, assumée par certains praticiens.

Cela n'enlève rien à l'intérêt de la démarche. Cela évite en revanche de répéter la légende qui traîne partout sur le sujet, celle d'un système millénaire transmis par les druides. Les druides étaient celtes, ils n'ont pas écrit en runes, et le premier texte qui décrit un tirage de signes chez les Germains date de l'an 98.

L'Oracle Belline : une histoire française et datée

Marcel Forget, né en 1924, exerce sous le nom de Belline et devient l'un des voyants les plus visibles de la seconde moitié du XXe siècle en France, avec des prédictions relayées par la grande presse. Son nom reste attaché à un jeu qu'il n'a pourtant pas dessiné.

L'histoire, telle qu'il la raconte lui-même, tient en une découverte : au début des années 1960, il met la main sur un lot de cartes peintes et sur un pendule ayant appartenu à Edmond Billaudot, cartomancien parisien du XIXe siècle connu sous le nom de mage Edmond, mort en 1881. Belline attribue le jeu à ce dernier, l'étudie, puis le fait éditer. C'est de là que vient le nom du jeu, pas d'une paternité artistique.

Le jeu compte cinquante-trois cartes : sept séries de sept cartes, chacune placée sous une planète de l'astrologie traditionnelle, Soleil, Lune, Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne, auxquelles s'ajoutent quatre cartes supplémentaires. Chaque carte porte un dessin figuratif accompagné d'un titre, ce qui la rend plus immédiatement lisible qu'un arcane du Tarot de Marseille. C'est d'ailleurs ce qui explique sa popularité chez les débutants.

Ce que les sources anciennes disent réellement des runes

Le seul témoignage antique de tirage divinatoire chez les Germains vient de Tacite, dans la Germanie, écrite vers 98 de notre ère. Il décrit une branche d'arbre fruitier coupée en petits bâtonnets, marqués de signes, jetés au hasard sur un drap blanc, puis relevés trois par trois par le prêtre ou le père de famille, qui les interprète. Tacite ne parle pas de runes nommément, et le texte reste bref.

Le reste du corpus runique connu, plusieurs milliers d'inscriptions sur pierre, os, bois ou métal, relève surtout de la mémoire et de la propriété : des noms, des dédicaces funéraires, des marques d'artisan, quelques formules protectrices. Rien qui décrive une méthode de tirage codifiée, avec des positions passé, présent et avenir.

La divination runique telle qu'on la pratique aujourd'hui est donc une reconstruction, largement mise en forme au XXe siècle. Un exemple parle de lui-même : la fameuse rune blanche, la vingt-cinquième pierre sans signe présentée comme celle du destin, a été introduite en 1982 par l'Américain Ralph Blum dans son livre sur les runes. Elle ne figure dans aucun futhark historique.

Runes gravées sur des galets de pierre disposées sur un tissu sombre

Les vingt-quatre signes, rangés en trois familles

Le futhark ancien tire son nom de ses six premiers signes, comme notre alphabet tire le sien de l'alpha et du bêta grecs. Il se divise en trois groupes de huit, appelés aettir en vieux norrois. Cette organisation par huit n'est pas une invention moderne : elle apparaît sur plusieurs objets anciens, dont la pierre de Kylver, en Suède, qui porte la série complète gravée au Ve siècle.

Quelques signes reviennent constamment dans les tirages, et leur sens premier reste attaché au vocabulaire quotidien des sociétés qui les employaient. Fehu désigne le bétail, donc la richesse mobile et ce qui s'acquiert. Uruz renvoie à l'aurochs, à la force brute et à la santé physique. Isa, la glace, marque l'arrêt et l'attente forcée. Jera, l'année et la moisson, parle du temps qu'il faut laisser à une chose pour mûrir. On mesure au passage à quel point ces significations sont agricoles avant d'être spirituelles.

Ce détail compte pour qui veut apprendre. Partir du sens concret du mot, plutôt que d'une liste de correspondances ésotériques recopiée d'un site à l'autre, donne des lectures nettement plus cohérentes. Les manuels du commerce se contredisent d'ailleurs largement dès qu'on compare deux titres sur la même rune.

Comment se déroule un tirage combiné

Le principe retenu par les praticiens qui mélangent les deux supports repose sur une répartition des rôles. Les cartes de l'oracle donnent la trame, les circonstances, les personnes en jeu. Les runes, tirées ensuite dans leur sachet, viennent qualifier une orientation ou trancher une hésitation. L'ordre inverse existe aussi, mais il est moins courant.

Le tirage en trois positions

Trois runes sorties à l'aveugle, posées de gauche à droite : la première pour ce qui précède la situation, la deuxième pour l'état actuel, la troisième pour la direction que prend l'affaire. Chaque signe garde une signification autonome, contrairement à la cartomancie où une carte éclaire souvent la précédente. Une rune tirée à l'envers, quand le signe le permet, inverse ou atténue sa lecture.

Le tirage en croix

Cinq positions : le sujet au centre, ce qui aide au-dessus, ce qui freine en dessous, l'acquis à gauche, l'issue à droite. C'est la mise en forme la plus employée pour une question précise, du type faut-il accepter cette proposition. Au-delà de sept pierres, la lecture devient bavarde et se contredit vite.

Choisir son jeu et le manipuler

Le support n'a aucune importance rituelle démontrée, mais il change le confort d'usage. Les runes en bois de hêtre ou de frêne sont légères et silencieuses dans le sachet, celles en pierre polie glissent entre les doigts et se distinguent mieux au toucher. Les jeux en résine bon marché ont un défaut agaçant : les signes s'effacent au bout de quelques mois de manipulation.

La règle pratique la plus utile tient en une phrase : les pierres se tirent sans regarder, une par une, et se posent dans l'ordre de sortie. Piocher plusieurs pierres d'un coup pour choisir ensuite lesquelles poser revient à décider soi-même du résultat, ce qui vide l'exercice de son intérêt, y compris pour ceux qui n'y voient qu'un outil de réflexion.

La question de la formulation, qui décide de tout

Les praticiens sérieux y consacrent le plus clair de leur temps, et ils ont raison. Une question fermée du type vais-je être heureux ne donne rien d'exploitable. Une question orientée vers l'action, du type qu'est-ce que je ne vois pas dans cette situation professionnelle, produit une lecture utilisable, quelle que soit l'opinion qu'on ait sur la valeur prédictive de l'exercice.

Le second réflexe consiste à ne pas retirer les mêmes pierres dix minutes plus tard parce que la réponse déplaisait. Cette habitude vide la pratique de son sens et transforme le tirage en machine à confirmer ce qu'on voulait entendre.

Ce qu'on peut raisonnablement en attendre

Aucune étude n'a jamais établi de valeur prédictive à un tirage de runes ou de cartes. Autant l'écrire franchement, cela vaut mieux que les formules floues sur les mystères qui dépassent la science. Ce que ces supports produisent, en revanche, est plus modeste et plus solide : ils obligent à poser une question, à s'arrêter, à mettre des mots sur une situation qu'on tournait dans sa tête sans la formuler. Beaucoup de consultants décrivent surtout cet effet-là.

Sur le plan pratique, quelques repères valent d'être rappelés. La voyance n'est pas une profession réglementée en France, n'importe qui peut s'installer, et les tarifs vont de trente à plus de cent cinquante euros la consultation sans qu'aucune qualification ne les justifie. Un praticien qui annonce un mauvais sort à lever contre paiement, qui réclame des versements répétés ou qui demande des informations bancaires relève de l'abus de faiblesse, prévu par le code pénal. La méfiance sur ce point n'a rien d'excessif.

Une remarque sur les tirages payants en ligne, enfin. La plupart des sites qui proposent un tirage de runes gratuit tirent en réalité un nombre aléatoire côté serveur et affichent un texte préécrit, identique pour tous les visiteurs qui tombent sur le même signe. L'intérêt est nul, et le formulaire d'adresse électronique qui suit sert surtout à alimenter une liste de démarchage. Un sachet de pierres posé sur une table coûte moins cher et vous appartient.

Reste le nom lui-même. Belline runique sonne comme une tradition ancienne, alors qu'il désigne une pratique récente construite par assemblage. Ce n'est pas un motif de rejet : la plupart des systèmes divinatoires en usage aujourd'hui, tarot de Marseille compris, ont été réinterprétés bien après leur création. Mieux vaut simplement savoir de quoi on parle avant de payer une consultation.

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