Netflix souhaite stopper le partage de mots de passe

Netflix souhaite stopper le partage de mots de passe

Fin 2022, Netflix annonçait pour l'année suivante la fin du partage de mot de passe hors du foyer. Derrière le chiffre de 100 millions de resquilleurs se cache une estimation maison, et une mécanique de facturation bien plus fine qu'un simple blocage.

L'annonce a été faite en plusieurs temps, entre le printemps et l'automne 2022, au fil des résultats trimestriels. Elle mérite d'être relue telle qu'elle a été formulée à l'époque, parce que l'entreprise n'a jamais dit qu'elle allait couper les comptes partagés. Elle a dit qu'elle allait les faire payer.

D'où sort le chiffre de 100 millions

Le Wall Street Journal, puis Netflix lui-même, ont avancé le nombre de 100 millions de foyers regardant la plateforme sans payer, dont une trentaine de millions en Amérique du Nord. Ce n'est pas un décompte, c'est une estimation construite à partir des adresses IP, des identifiants d'appareils et des habitudes de connexion. Un étudiant qui utilise le compte de ses parents et une famille recomposée sur deux logements produisent le même signal statistique.

Le calcul de l'entreprise était simple. Convertir ne serait-ce qu'un dixième de ces foyers en abonnés supplémentaires rapportait davantage que n'importe quelle nouvelle série. La tolérance des années 2015 à 2021 avait servi la croissance, elle n'avait plus d'utilité une fois le marché occidental saturé.

Un trimestre mal raconté

Les articles de l'époque ont beaucoup mélangé les chiffres, et il faut remettre les choses en ordre. Au premier trimestre 2022, Netflix a perdu 200 000 abonnés nets, sa première baisse depuis plus de dix ans. La suspension du service en Russie, décidée après l'invasion de l'Ukraine, avait coûté à elle seule 700 000 abonnements. Sans elle, le trimestre se serait soldé par un gain d'environ 500 000 comptes.

Le trimestre suivant a été pire : près d'un million d'abonnés perdus entre avril et juin 2022. La séquence a suffi à faire chuter l'action de plus de moitié en quelques mois et à changer le discours de la direction, jusque-là centrée sur la croissance à tout prix.

Dans le même intervalle, la concurrence s'était installée pour de bon. Amazon Prime Video, Disney+, Apple TV+ et HBO Max se partageaient un temps d'écran que Netflix occupait presque seul cinq ans plus tôt. Le catalogue restait un argument, et notre sélection de dix très bons films à voir sur Netflix le rappelait déjà à l'époque, mais il ne suffisait plus à retenir tout le monde.

Comment le contrôle devait fonctionner

Netflix a testé plusieurs dispositifs en Amérique latine avant d'envisager l'Europe. Au Chili, au Costa Rica et au Pérou dès mars 2022, l'abonné pouvait ajouter un « foyer supplémentaire » contre quelques dollars par mois. Une autre expérimentation demandait à l'utilisateur d'un appareil inconnu de saisir un code envoyé au titulaire du compte, dans un délai court, sous peine de voir la session interrompue.

Le principe retenu repose sur la notion de résidence principale. La formule employée par l'entreprise était limpide : dès lors qu'un compte est utilisé en dehors de son foyer, une facturation supplémentaire se déclenche. Reste la question technique, qui n'a jamais été triviale.

Un téléviseur affichant l'écran de connexion Netflix dans un salon

Un téléviseur connecté à une box est facile à rattacher à une adresse. Un téléphone, une tablette ou un ordinateur portable changent de réseau plusieurs fois par jour. C'est pour cette raison que le verrouillage devait commencer par les écrans fixes du salon, et que Netflix a dû prévoir des exceptions pour les déplacements, les vacances et les résidences secondaires.

La plateforme a préparé le terrain en ouvrant le transfert de profil : l'historique, les notes et les recommandations d'un utilisateur pouvaient être déplacés vers un compte neuf sans repartir de zéro. Un détail en apparence, mais c'est exactement le genre de friction qui décide entre payer et partir.

Ce que ça coûtait à la fin 2022

Au moment de l'annonce, quatre formules coexistaient en France, dont la nouvelle offre financée par la publicité lancée en novembre 2022.

Tarifs Netflix en France, décembre 2022
FormulePrix mensuelÉcrans simultanésQualité
Essentiel avec publicité5,99 euros1HD 720p
Essentiel8,99 euros1HD 720p
Standard13,49 euros2Full HD 1080p
Premium17,99 euros4Ultra HD 4K

La formule avec publicité coupait le prix d'entrée d'un tiers, en échange de quatre à cinq minutes de spots par heure et d'un catalogue amputé de plusieurs titres pour cause de droits. Elle interdisait aussi les téléchargements hors ligne. Son rôle réel était moins d'attirer de nouveaux clients que de proposer une porte de sortie bon marché aux partageurs mis devant le fait accompli.

Aucune de ces formules n'était engageante : la résiliation restait possible à tout moment, en deux clics depuis le compte. C'est la contrepartie du modèle par abonnement, et la raison pour laquelle chaque hausse de prix se lit immédiatement dans les chiffres du trimestre suivant.

Restait le cas des foyers qui ne ressemblent à rien de standard. Le camionneur qui dort dans sa cabine, l'étudiant en résidence universitaire neuf mois par an, la famille avec une maison de campagne, le couple séparé qui garde un compte commun pour les enfants : aucun de ces profils n'entre dans la case « résidence principale ». Netflix a promis un traitement au cas par cas, sans jamais publier de règle écrite, et c'est ce flou qui a nourri l'essentiel des critiques à l'automne 2022.

Ce qu'il fallait retenir en décembre 2022

Trois choses. Le partage n'était pas interdit mais facturé, ce qui n'est pas la même chose. Le contrôle reposait sur des données de connexion, adresse IP et identifiants d'appareils, ce qui supposait une modification des conditions d'utilisation. Et l'ampleur du dispositif dépendait entièrement de la réaction des abonnés dans les premiers pays touchés.

L'entreprise avançait sur un fil : trop laxiste, elle ne récupérait rien ; trop brutale, elle transformait des spectateurs gratuits en anciens spectateurs. Les mois qui ont suivi ont tranché, mais à la date de cet article, personne ne savait encore de quel côté.

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