Florilège de citations de Jean-Luc Godard

Jean–Luc_Godard

Les formules de Jean-Luc Godard circulent depuis soixante ans avec un film sur deux mal attribué et des dates fausses. Voici les plus connues, remises à leur place.

Le cinéaste s'est éteint le 13 septembre 2022 à Rolle, dans le canton de Vaud, à 91 ans. Sa famille a précisé qu'il avait eu recours au suicide assisté, légal en Suisse, et qu'il n'était atteint d'aucune maladie grave : il était, selon ses proches, « simplement épuisé ». Cinq jours plus tôt, la France commentait la mort d'Elizabeth II, survenue le 8 septembre 2022. Deux disparitions en une semaine, deux façons de tenir un siècle.

Portrait de Jean-Luc Godard en hommage après sa mort en 2022

Ce qu'il a dit dans ses films, avec les bonnes dates

Le premier travers des florilèges qui traînent en ligne, c'est la date. On lit partout que La Chinoise est sorti en 1979 et Le Mépris en 1955. Les deux sont faux, et de loin. Voici sept répliques avec leur film et leur année réelle.

  1. « Quelle est votre plus grande ambition dans la vie ? Devenir immortel, et puis mourir. » Réponse du romancier Parvulesco, joué par Jean-Pierre Melville, dans À bout de souffle (1960).
  2. « La photographie, c'est la vérité, et le cinéma, c'est vingt-quatre fois la vérité par seconde. » Le Petit Soldat, tourné en 1960, interdit par la censure pendant trois ans à cause de la guerre d'Algérie, sorti en 1963.
  3. « Et mes fesses, tu les aimes, mes fesses ? » Camille, jouée par Brigitte Bardot, dans la première scène du Mépris (1963).
  4. « Quand j'entends le mot culture, je sors mon chéquier. » Toujours Le Mépris, dans la bouche du producteur américain Prokosch, joué par Jack Palance. La phrase détourne une réplique de théâtre allemand des années 1930 où le chéquier était un revolver.
  5. « Qu'est-ce que je peux faire ? Je sais pas quoi faire. » Pierrot le fou (1965).
  6. « J'ai bien réfléchi, je ne t'aime plus. » La Chinoise (1967), et non 1979.
  7. « Écrire, tu vois, c'est quand même disparaître un peu. C'est être derrière quelque chose. » Sauve qui peut (la vie), sorti en 1980, le film que Godard appelait lui-même son second premier film.

La huitième, « si vous n'aimez pas la mer, si vous n'aimez pas la montagne, si vous n'aimez pas la ville, allez vous faire foutre », est reprise partout comme venant d'À bout de souffle. Personne n'en donne jamais la scène. Prudence : elle a très bien pu naître d'un carton publicitaire ou d'une bande annonce, et vivre sa vie ensuite.

Le cinéma vu par Godard, ou le procès permanent de la télévision

Il a passé quarante ans à opposer les deux écrans, avec une image que tout le monde retient : « Quand on va au cinéma, on lève la tête. Quand on regarde la télévision, on la baisse. » La suite était plus dure encore : « La télévision fabrique de l'oubli. Le cinéma fabrique des souvenirs. » Et pour finir le travail : « La télévision, c'est comme la poste, ça transmet. »

Le cinéma n'a jamais fait partie de l'industrie du spectacle, mais de l'industrie des cosmétiques, de l'industrie des masques, succursale elle-même de l'industrie du mensonge.
Entretien au journal Le Monde, 15 décembre 1994

Sur ses confrères, il pouvait être admiratif. Hitchcock revient souvent dans ses entretiens des années 1990, rassemblés par Alain Bergala aux Cahiers du cinéma : « Hitchcock, c'était un voyant. Il voyait ses films avant de les écrire. » Ou encore, dans le même volume : « Avec Hitchcock, les gens ont été contents de redécouvrir que le cinéma avait encore cette puissance extraordinaire que rien n'égalait. »

Il détestait le folklore de la profession. En 1997 : « Aujourd'hui, les festivals de cinéma sont comme les congrès de dentistes. C'est tellement folklorique que c'en est déprimant. » Ce qui ne l'a pas empêché de rester une figure de Cannes jusqu'au bout, y compris en 2018, quand il a tenu sa conférence de presse par écran interposé, en visio depuis sa maison de Rolle, pour Le Livre d'image. Le jury lui a décerné cette année là une Palme d'or spéciale, créée pour l'occasion.

En 1983, un journaliste lui demandait si le cinéma allait mourir avec lui. Réponse : « C'est même la seule espérance que j'ai. Ça me fait un but dans la vie. J'ai cru, quand j'étais jeune, qu'il était éternel, mais c'est parce que je croyais que j'étais éternel. »

Les formules choc, et celles qu'on lui prête à tort

Godard écrivait ses phrases comme des slogans, ce qui explique leur voyage. Quelques unes tiennent debout seules :

  • « Je suis fier quand je me compare, humble quand je me considère. »
  • « Je ne suis pas Suisse dans mes tripes mais dans mon portefeuille. » Franco suisse de naissance, il a fini sa vie à quelques kilomètres du lac Léman, où il avait passé une partie de son enfance.
  • « Il n'y a qu'une façon d'être un intellectuel révolutionnaire, c'est d'abandonner le fait d'être un intellectuel. »
  • « Je me sens solidaire d'Édouard Leclerc dans l'épicerie. Moi je fais dans le cinéma ce que Leclerc fait dans l'épicerie en France. »
  • « Il y a le visible et l'invisible. Si vous ne filmez que le visible, c'est un téléfilm que vous faites. »
  • « La guerre, c'est simple : c'est faire entrer un morceau de fer dans un morceau de chair. »
  • « On se goinfre de progrès. En une minute, on peut appeler Bogota. D'abord, c'est faux. Ensuite on ne sait qui appeler ni quoi dire. »

D'autres citations de Jean-Luc Godard sont rassemblées avec leurs sources, ce qui reste le seul moyen de vérifier avant de partager.

Une carrière en trois révolutions

Critique aux Cahiers du cinéma dans les années 1950 avant de passer derrière la caméra, Godard a fait exploser la grammaire du cinéma français avec À bout de souffle en 1960 : faux raccords assumés, caméra à l'épaule dans la rue, dialogues à moitié improvisés. Le tournage a duré quatre semaines pour un budget minuscule, et le film a fait plus de deux millions d'entrées.

Deuxième bascule à la fin des années 1960. Il abandonne le cinéma de salle pour le militantisme, fonde avec Jean-Pierre Gorin le groupe Dziga Vertov et tourne des films collectifs que presque personne ne voit. Troisième bascule à la fin des années 1970 : retour en Suisse, sur les bords du Léman, et trente ans d'essais vidéo, dont les Histoire(s) du cinéma, qui restent son travail le plus dense.

« Je représente encore le cinématographe, mais les gens ne voient pas, ou plus, mes films, alors que je ne suis que le serviteur de mon oeuvre. Ça me fait mal, j'en suis responsable, hélas pour moi. » C'est peut être la phrase la plus honnête du lot.

Pourquoi ses phrases ont survécu à ses films

Il y a un paradoxe que ses admirateurs assument mal. Godard est cité tous les jours par des gens qui n'ont vu aucun de ses films après 1965, et il le savait. Ses répliques fonctionnent comme des aphorismes détachables : sujet, verbe, retournement. « On se toucherait bien, mais on n'arrive qu'à se donner des coups. » Douze mots, une scène entière. Ce qui a fait de lui un cinéaste difficile a fait de lui un auteur de maximes parfait pour l'ère des réseaux sociaux, où l'on partage la phrase sans la source.

Le revers, c'est le brouillage. À force d'être recopiées d'un site à l'autre, ses citations perdent le film, puis l'année, puis le personnage qui les prononce, et finissent parfois attribuées à quelqu'un d'autre. Une réplique de fiction dite par un producteur cynique devient une profession de foi du réalisateur. Le contresens est courant sur le chéquier du Mépris, présenté comme une déclaration personnelle de Godard alors que la scène se moque précisément de celui qui la prononce.

Ce fut comme une apparition dans le cinéma français. Puis il en devint un maître. Jean-Luc Godard, le plus iconoclaste des cinéastes de la Nouvelle Vague, avait inventé un art résolument moderne, intensément libre. Nous perdons un trésor national, un regard de génie.

L'hommage est celui du président de la République, publié le jour de sa mort. Godard, qui avait passé sa vie à se moquer des trésors nationaux, en aurait probablement tiré une formule de plus.

Voir la video sur YouTube

Résumer cet article avec :

Partager :