Le caftan marocain : une tradition millénaire

caftan marocain

Un caftan marocain se lit comme un texte : la coupe, les ganses de fil de soie, la façon dont les boutonnières descendent le long du buste disent l’atelier, la région et le budget. Voici les codes qui séparent une pièce cousue à la main d’une copie industrielle, et ce que recouvre exactement le mot takchita.

Millénaire, vraiment ?

Le mot vient du persan, il a voyagé par la cour ottomane avant d’arriver au Maghreb. Au Maroc, le vêtement s’installe à l’époque saadienne, au seizième siècle, et c’est à Fès puis à Tétouan que les ateliers fixent les codes qu’on connaît aujourd’hui. Quelques siècles, donc, plutôt qu’un millénaire : la formule fait joli en titre mais elle efface une histoire beaucoup plus précise, celle de villes qui se sont disputé la primauté du fil d’or pendant quatre cents ans.

En 2022, l’Organisation du monde islamique pour l’éducation, les sciences et la culture, l’ICESCO, a inscrit le caftan sur sa liste du patrimoine du monde islamique, aux côtés d’autres éléments du patrimoine marocain. La reconnaissance est symbolique, sans effet juridique contraignant, mais elle pèse dans un contexte où la paternité du vêtement fait régulièrement l’objet de polémiques entre pays voisins.

Ce qu’on regarde sur une pièce avant de l’acheter

Le tissu, d’abord

Brocart, velours de soie, moiré, mousseline, dentelle : la matière fixe l’usage avant tout le reste. Un caftan de coton imprimé, comme on en trouve en pile dans les médinas, se porte chez soi ou par grosse chaleur. Le velours et le brocart appartiennent aux mariages et aux soirées d’hiver. Entre les deux, la soie sauvage et le crêpe couvrent la plupart des occasions. Le poids du tissu se sent à la main : une pièce d’atelier tombe droit et lourd, une copie flotte.

La sfifa et l’aakad

C’est le détail qui trahit tout. La sfifa est le galon tressé à la main qui borde l’ouverture, l’encolure et les manches. L’aakad désigne les boutons et les boutonnières faits du même fil, alignés du col à la taille. Sur une pièce sérieuse, ces ganses sont tressées séparément puis cousues à la main, boutonnière par boutonnière, et l’on compte parfois une trentaine d’heures pour cette seule finition. Sur une copie, le galon est un ruban acheté au mètre et les boutons sont décoratifs, cousus par-dessus une fermeture éclair.

La broderie

Chaque ville a la sienne. Le terz fassi de Fès travaille en fils comptés, géométrique et dense. La broderie de Rabat préfère les motifs floraux en soie polychrome. Le mejboud remonte le fil d’or en relief sur le velours, le tarz ntaa procède par appliqué découpé. Un caftan brodé main se reconnaît à l’envers du tissu : les fils y sont noués, irréguliers, lisibles. Une broderie machine donne un revers propre et plat, avec un thermocollant. Le vocabulaire est aussi codifié que celui d’un atelier mécanique, où chaque accessoire de vidange auto porte son nom exact, et l’apprendre change complètement la conversation avec un vendeur.

Femme portant un caftan brodé à ganses de soie, ouvert sur le devant

Reste la question du paiement, rarement abordée et pourtant décisive. Un atelier marocain travaille presque toujours avec un acompte, la moitié à la commande, le solde à la livraison, et la négociation se fait sur le temps de travail plus que sur le tissu. Si vous commandez depuis la France, le virement international sort souvent gagnant face à la carte : les frais de change se logent dans le taux appliqué, pas dans la ligne de commission, et deux établissements peuvent afficher un écart de plusieurs dizaines d’euros sur une même somme. Il vaut la peine d’éplucher les conditions de son compte avant d’envoyer l’argent, exactement comme on lirait le détail des frais de l’application bancaire Orange Bank. Demandez aussi des photos à l’avancement : un atelier sérieux les envoie sans qu’on insiste, et c’est le meilleur moyen de vérifier que la sfifa promise est bien tressée main.

Caftan, takchita : deux vêtements, pas deux mots

Caftan de cérémonie en tissu brodé présenté sur un mannequin

La confusion est constante hors du Maroc, y compris chez des créateurs installés. La takchita superpose deux pièces : la tahtiya, sobre, sert de fond, et la fouqia, ouverte, transparente ou brodée, se pose par-dessus. La mdamma, ceinture de soie tressée ou de métal ouvragé, ferme l’ensemble à la taille et sépare visuellement le buste des jambes. Le caftan, lui, se porte d’une seule pièce, relâché, éventuellement ceinturé mais sans obligation. Les femmes marocaines font la différence en une seconde, et le détail de coupe qui distingue les deux tenues mérite qu’on s’y arrête si vous hésitez : nous avons détaillé ailleurs ce qui sépare le caftan de la takchita.

Au Maroc, j’ai compris que mon propre chromatisme était celui des zelliges, des zouacs, des jellabas et des caftans. Les audaces qui sont depuis les miennes, je les dois à ce pays, à la violence des accords, à l’insolence des mélanges, à l’ardeur des inventions. Cette culture est devenue la mienne, mais je ne me suis pas contenté de l’importer, je l’ai annexée, transformée, adaptée.

Yves Saint Laurent

Le caftan sur les podiums, et ce que ça a changé

Le 3 juillet 2022, l’Oriental Fashion Show a présenté à Paris, dans le quartier de Saint-Germain, une collection de la créatrice Fatima Zahra Filali Idrissi. Ce type de défilé a fait sortir le caftan du cadre strictement familial : jusque-là, on en commandait un pour un mariage, une naissance ou l’Aïd, et la pièce restait dans l’armoire entre deux occasions. Le passage par les podiums européens a créé une demande hors saison, et avec elle une production plus rapide, plus légère, parfois moins soigneuse.

Les couturiers étrangers qui reprennent la forme gardent souvent la ligne et abandonnent les finitions, parce que ce sont elles qui coûtent. Le résultat porte le nom de caftan sans en avoir la construction. Sur ce point, le débat n’a rien d’abstrait : ce qui se perd, ce sont des métiers, ceux des maalems qui tressent la sfifa et des brodeuses qui travaillent au fil compté.

Le porter aujourd’hui

La coupe droite convient à peu près à toutes les morphologies, ce qui explique sa longévité. Les versions courtes, arrivant au genou, se portent sur un pantalon large et se sont imposées chez les jeunes générations. Pour les modèles longs, des talons compensés évitent de marcher sur l’ourlet, et le maquillage reste discret quand la pièce est chargée : deux foyers d’attention sur une même silhouette, c’est un de trop.

Les accessoires suivent la même logique d’artisanat. Babouches de cuir souple, mdamma assortie au fil dominant, sac brodé : on cherche la matière juste plutôt que l’assortiment parfait. Un cuir tanné à la main vieillit d’ailleurs comme un carnet de voyage en cuir, en prenant une patine que le neuf n’aura jamais. Et si vous héritez d’un caftan de famille, faites-le reprendre plutôt que copier : les ateliers savent remonter une sfifa d’origine sur un tissu neuf.

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