Les relations entre les Croates et les Français : Mythe ou Réalité ?
L'idée que les Croates n'aimeraient pas les Français ne repose sur aucun fait vérifiable. Elle vient d'un malentendu de vacances, transformé en généralité par les forums de voyage.
La question revient chaque été sur les forums, formulée à peu près ainsi : « on m'a dit que les Croates détestaient les Français, c'est vrai ? ». La réponse courte est non. La réponse longue tient à trois choses : une histoire commune plus dense qu'on ne le croit, une relation d'État à État devenue très concrète depuis 2021, et un tourisme de masse qui use la patience des habitants, quelle que soit la nationalité du visiteur.
Napoléon, Marmont et les Provinces illyriennes
L'épisode français le plus marquant se situe entre 1809 et 1813. Après le traité de Schönbrunn, Napoléon crée les Provinces illyriennes, un ensemble détaché de l'Empire d'Autriche qui englobe la Dalmatie, l'Istrie et l'ancienne république de Raguse. La capitale administrative est Ljubljana, et le maréchal Marmont en devient le gouverneur.
Une remarque au passage, parce que l'erreur est fréquente dans les textes en ligne : il n'existait pas d'Empire austro-hongrois au début du XIXe siècle. La double monarchie naît en 1867, plus d'un demi-siècle après le départ des Français. Ce qui faisait face à Napoléon dans cette région, c'était l'Empire d'Autriche.
Quatre ans, c'est court. L'héritage n'est pourtant pas mince : Code civil, cadastre, routes, dont la fameuse route Marmont le long de la côte dalmate, et surtout une politique linguistique qui reconnaît le croate dans l'administration. Le Kraljski Dalmatin, publié à Zadar à partir de 1806, est considéré comme le premier journal imprimé en croate. Pour un mouvement national qui cherchait ses appuis face à Vienne, ce n'était pas rien, et la mémoire croate de cette période reste globalement positive.
Yougoslavie : une relation d'État plus que de peuple
Entre 1945 et 1991, les échanges passent par Belgrade. La France entretient des liens réels avec la Yougoslavie de Tito, non alignée et donc courtisée par Paris, mais les Croates ne sont pas les interlocuteurs directs de cette relation. C'est l'une des racines du malentendu : quand la fédération se disloque, en 1991, une partie de l'opinion croate perçoit la diplomatie française comme trop attachée au maintien de l'unité yougoslave, et lente à reconnaître l'indépendance.
Ce reproche a existé, il a été formulé, et il appartient au début des années 1990. Le confondre avec un ressentiment populaire contemporain revient à figer trente ans d'histoire.
Douze Rafale et un partenariat de défense
Le fait le plus parlant sur l'état réel de la relation date de novembre 2021. Zagreb signe avec Paris l'achat de douze Rafale d'occasion prélevés sur la flotte française, pour un peu moins d'un milliard d'euros. Les premiers appareils ont été livrés en avril 2024, remplaçant des MiG-21 hérités de l'ère soviétique.
Un pays n'achète pas ses avions de combat à une nation dont il se méfie. Ce contrat engage la formation des pilotes, la maintenance et les pièces pour plusieurs décennies. Sur le plan symbolique comme sur le plan industriel, il en dit plus long que n'importe quel sondage d'opinion.
Le 15 juillet 2018, et ce qu'on en a fait
Impossible de parler de cette relation sans la finale de Coupe du monde disputée à Moscou, France 4, Croatie 2. Une partie de la légende d'une rancune croate date de ce jour-là et de la polémique sur le penalty accordé après recours à l'assistance vidéo. Sur le moment, la déception était réelle. Sept ans plus tard, elle appartient au registre du chambrage entre supporters, celui qu'on pratique dans tous les pays.
Le fait notable est ailleurs : cette finale a rendu la Croatie familière à des millions de Français qui n'auraient pas su la situer sur une carte, et le nombre de réservations vers la côte dalmate a grimpé les étés suivants. Le match a davantage rapproché les deux pays qu'il ne les a fâchés.
Le tourisme, seul terrain de friction réel
Reste ce qui produit l'impression désagréable ressentie par certains voyageurs. Dubrovnik reçoit en une saison plusieurs fois sa population, Split et Hvar aussi. La municipalité de Dubrovnik a plafonné le nombre de navires de croisière à quai et interdit les valises à roulettes dans la vieille ville aux heures calmes, faute de mieux. Ce sont des mesures de survie, pas de xénophobie.
Les Français figurent parmi les dix premières nationalités visiteuses, loin derrière les Allemands, les Autrichiens et les Slovènes. Ils sont donc suffisamment nombreux pour être remarqués, sans dominer. Ce qui les fait remarquer, souvent, tient à des détails de comportement :
- Parler fort en terrasse, quand la coutume locale veut qu'on baisse la voix passé 22 h
- Ne pas retirer son maillot mouillé pour entrer dans un commerce, ce qui est verbalisable dans plusieurs communes du littoral
- Commencer une conversation en français en supposant qu'on sera compris, alors que l'anglais et l'allemand sont les deux langues de travail du tourisme croate
- Négocier les prix, geste qui n'appartient pas à la culture commerciale locale et qui passe mal
Ce qu'il faut retenir avant de partir
La réserve initiale des Croates n'est pas de l'hostilité. Le contact met un peu plus de temps à s'établir qu'en Italie ou en Espagne, puis il se noue franchement, souvent autour d'une table. Dans l'arrière-pays, en Slavonie, dans le Zagorje, en Lika, l'accueil réservé à un Français qui s'écarte du littoral surprend en général par sa chaleur.
Le mythe d'une antipathie croate envers les Français ne résiste donc pas à l'examen. Ce qui résiste, en revanche, c'est la fatigue d'un pays qui accueille cinq fois sa population chaque été et qui aimerait qu'on lui parle de son histoire plutôt que du prix de la bière à Split.
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