Documentaire inédit sur le racisme anti-asiatique dimanche 4 février

Dans « Je ne suis pas chinetoque », la journaliste Emilie Tran Nguyen raconte à la première personne et grâce à des témoignages ce que vit l’ensemble d’une communauté en France. « Moi, on m’a traitée de bol de riz, chinetoque, Mulan », la journaliste Emilie Tran Nguyen ouvre le documentaire qu’elle a porté de façon brutale. Histoire de signifier la violence de ce racisme du quotidien dont elle a été victime comme des centaines de milliers de personnes d’origine asiatique en France. Dimanche 4 février, France 5 diffuse son film dans lequel elle se plonge dans les racines de ce mal pas toujours identifié et encore sous évalué.

Une archive de 1990 tient lieu de coup de poing dans ce documentaire diffusé le dimanche 4 février 2024 à 21 h 05 sur France 5 : un reporter demande à un chauffeur de taxi d'origine asiatique d'ouvrir son coffre, pour vérifier qu'un collègue n'y dort pas en attendant de prendre le relais. Le conducteur s'exécute, en souriant. Trente-quatre ans plus tard, la séquence dit tout.

Le film s'intitule « Je ne suis pas chinetoque, histoire du racisme anti-asiatique ». Quatre-vingt-dix minutes, une production de 2023, une réalisation signée Jessica Bagic, et un récit porté à l'écran par la journaliste Émilie Tran Nguyen, qui y engage sa propre histoire familiale. La chaîne le programmait en première partie de soirée, une case rare pour un sujet que les rédactions françaises ont longtemps traité par la marge.

Ce que l'archive de 1990 révèle

La force de cette séquence ne tient pas à l'insulte, il n'y en a pas. Elle tient au ton : léger, complice, sans une once de gêne à l'antenne. Le journaliste ne pense pas mal faire, le rédacteur en chef laisse passer, le public rit. Le racisme dont il est question ici circule sous forme de plaisanterie tolérée, ce qui le rend beaucoup plus difficile à nommer et à combattre qu'une agression frontale.

Le film en tire son fil conducteur. Les sobriquets, « bol de riz », « chinetoque », « face de citron », se distribuent dès la cour d'école. Les personnes visées grandissent avec l'idée qu'il vaut mieux en rire, puisque tout le monde en rit.

Le mythe de la minorité modèle

Discrets, travailleurs, bons élèves, jamais un mot plus haut que l'autre. Ces compliments apparents forment un piège redoutable. Ils enferment des millions de personnes dans un rôle, effacent leurs différences et servent d'argument pour disqualifier toute plainte : puisque cela se passe bien, de quoi vous plaignez-vous ?

La construction repose sur une confusion géante. Sous l'étiquette « asiatique », on range des familles venues de Chine, du Vietnam, du Cambodge, du Laos, de Corée, du Japon, avec des langues, des religions et des trajectoires d'exil qui n'ont rien à voir entre elles. Un descendant de travailleurs indochinois requis en 1939 et un étudiant arrivé de Shanghai en 2015 partagent surtout le regard porté sur eux.

Cette confusion a une histoire longue en France. Une main-d'oeuvre indochinoise a été acheminée vers la métropole à la veille de la Seconde Guerre mondiale pour travailler dans les usines d'armement et les rizières camarguaises. Puis sont arrivées, après 1975, les familles du Vietnam, du Cambodge et du Laos fuyant la guerre et les Khmers rouges. Le quartier chinois du treizième arrondissement de Paris s'est constitué à ce moment-là, dans des tours livrées quelques années plus tôt. Chacune de ces vagues a eu ses raisons de partir et ses conditions d'arrivée, et le regard extérieur les a fondues en un bloc unique.

Le silence des premières générations

Le film pose une question que peu de documentaires abordent : pourquoi les parents et les grands-parents n'ont-ils rien dit ? Les réponses recueillies se recoupent. Ne pas faire de vagues quand on a un titre de séjour à renouveler. Ne pas inquiéter des enfants qui doivent réussir. Ne pas raconter la guerre, les camps, la traversée. Ce silence a été vécu comme une stratégie de survie, il a aussi laissé la génération suivante sans mots pour désigner ce qu'elle subissait.

Émilie Tran Nguyen mène l'enquête jusque dans sa propre famille. Née d'un père vietnamien et d'une mère française d'origine algérienne, elle a grandi à Clermont-Ferrand, où ses parents tenaient un restaurant asiatique. Cette position d'entre-deux traverse le film et lui évite le ton du plaidoyer : la journaliste interroge autant les siens que la société.

2020, l'année où le sujet est devenu impossible à ignorer

La pandémie a fait sauter le vernis. Dès les premières semaines de 2020, des insultes, des crachats et des refus de service ont été signalés dans les transports et les commerces, avant même le premier confinement. Le mot-clé #JeNeSuisPasUnVirus a servi de point de ralliement à des milliers de témoignages en ligne.

Le mouvement associatif ne datait pas de là. La mort de Chaolin Zhang, couturier tué lors d'une agression à Aubervilliers en août 2016, avait déjà conduit des dizaines de milliers de personnes dans la rue, à Paris et en Seine-Saint-Denis, autour d'un mot d'ordre simple : la sécurité, et la reconnaissance du caractère raciste des faits.

Ce que le film change pour un téléspectateur

On peut regarder ce documentaire comme une leçon d'histoire de l'immigration, et il fonctionne à ce niveau. On peut aussi y chercher quelque chose de plus inconfortable : la reconnaissance de blagues entendues, répétées ou laissées passer. La juxtaposition d'archives sur quarante ans produit cet effet mieux qu'un discours, parce qu'elle rend visible la continuité entre le sketch des années 1980 et le commentaire posté en 2020.

Restent les prolongements possibles. Des comédiens, des médecins, des chercheurs et des journalistes ont pris la parole publiquement ces dernières années pour raconter leur expérience, et plusieurs associations mènent un travail de terrain dans les établissements scolaires. La bande-annonce et les extraits mis en ligne par la chaîne donnent un aperçu du ton du film.

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