Marché de la cryptomonnaie : une chute de 180 milliards de dollars en 24 heures
Une capitalisation qui tombe de 1 030 à 850 milliards de dollars en une journée, ce n’est pas une correction de marché : en novembre 2022, c’est une panique de guichet sur une plateforme non régulée, FTX, qui a emporté tout le reste avec elle.
Les 180 milliards évaporés entre le 8 et le 9 novembre 2022 ont beaucoup été racontés comme un accident de cours, une baisse de plus dans un marché nerveux. La mécanique était autre. Un déposant sur FTX ne détenait pas de bitcoins : il détenait une ligne de crédit inscrite dans la base de données d’une société des Bahamas. Quand des dizaines de milliers de clients ont voulu convertir cette ligne en actifs réels au même moment, la société n’a pas pu suivre. Le reste du marché a chuté parce que tout le monde s’est demandé, en même temps, quelles autres plateformes tenaient leurs comptes de la même façon.
Ce qui déclenche la vente : un bilan publié, puis un tweet
L’enchaînement commence quelques jours plus tôt. Un article de CoinDesk révèle que la plus grande part des réserves d’Alameda Research, le fonds de trading dirigé par le même homme que FTX, Sam Bankman-Fried, est composé de FTT, le jeton émis par FTX elle-même. Autrement dit, la maison garantissait ses dettes avec un actif qu’elle fabriquait. Changpeng Zhao, patron de Binance, annonce alors qu’il liquide sa position en FTT. Binance n’est pas une petite plateforme rivale : c’est la première du monde en volume, et son annonce a valeur de signal.
Le FTT s’effondre de près de 78 % en vingt-quatre heures. Les clients de FTX se ruent sur les retraits, la plateforme les suspend, et le 8 novembre Binance annonce une lettre d’intention non contraignante pour racheter FTX. Vingt-quatre heures plus tard, le 9 novembre au soir, Binance publie sur Twitter que l’opération est abandonnée après examen des comptes. FTX n’avait plus d’acheteur.
Qui a pris quoi dans la figure
Coinbase, seule grande plateforme cotée à l’époque, a servi de thermomètre. Le titre a perdu environ 9,5 % au Nasdaq le 9 novembre après une baisse comparable la veille, et affichait alors une chute de l’ordre de 80 % depuis le 1er janvier 2022. Coinbase ne partageait pourtant ni les comptes de FTX ni son modèle : le marché sanctionnait le secteur, pas l’entreprise.
Chez les deux actifs qui pèsent à eux seuls environ 60 % de la capitalisation du marché, la chute a été franche mais inégale. L’ether a dévissé plus vite que le bitcoin, ce qui se reproduit à chaque épisode de stress : les actifs les plus liquides encaissent moins mal que le reste. Si vous vous demandez lequel des deux mérite votre argent, la question du bitcoin face aux altcoins est traitée ailleurs sur le site, et novembre 2022 apporte une réponse partielle : les petits jetons souffrent davantage.
Le 11 novembre, le dépôt de bilan
FTX Trading Ltd et environ 130 entités liées se sont placées sous la protection du chapitre 11 de la loi américaine sur les faillites le 11 novembre 2022. Sam Bankman-Fried a démissionné le jour même. John Ray III, l’avocat qui avait liquidé Enron, a pris la direction du groupe et a écrit, quelques semaines plus tard, n’avoir jamais vu une défaillance de contrôle interne aussi complète en quarante ans de carrière.
Dans la nuit du 11 au 12 novembre, des sorties de fonds non autorisées ont été repérées sur les portefeuilles du groupe, de l’ordre de plusieurs centaines de millions de dollars. Ryne Miller, directeur juridique de FTX US, l’a signalé publiquement le 12 novembre et a indiqué que les actifs restants étaient transférés vers du stockage à froid, c’est-à-dire des portefeuilles déconnectés d’internet. La formule employée à l’époque par certains sites, « un portefeuille pour stocker la cryptomonnaie en ligne », dit exactement le contraire de ce qu’est un cold storage.
Pourquoi cette faillite a fait plus mal qu’une baisse de cours
Un investisseur qui perd 25 % sur l’ether garde ses ethers. Un client de FTX, lui, a perdu l’accès à ce qu’il croyait posséder, sans recours, sans fonds de garantie, sans autorité pour trancher rapidement. C’est la différence entre le risque de marché, que tout le monde accepte en entrant, et le risque de contrepartie, que presque personne n’avait regardé.
Sur ce point, le discours de l’époque ne tenait pas. Teong Hng, de Satori Research, parlait d’une « situation fluide » et pariait sur la capacité des grands acteurs à protéger le secteur. Rien de tel ne s’est produit : la contagion a atteint le prêteur BlockFi, qui a déposé le bilan à la fin du même mois, puis d’autres structures exposées à Alameda. Le mot « fluide » servait surtout à ne rien dire.
Reste la leçon pratique, la seule qui vaille pour quelqu’un qui détient quelques centaines d’euros de crypto. Les avoirs laissés sur une plateforme appartiennent juridiquement à la plateforme jusqu’à retrait. En France, l’AMF tient un registre des prestataires enregistrés, et une plateforme absente de ce registre n’a aucun compte à rendre à personne. C’est le genre de vérification qui prend cinq minutes et relève de la même hygiène que la veille juridique appliquée à son activité.
Un an après, l’ampleur du trou

La procédure a montré un déficit de plusieurs milliards de dollars entre ce que FTX devait à ses clients et ce qu’elle détenait réellement. Sam Bankman-Fried a été reconnu coupable de fraude par un jury de New York en novembre 2023, un an presque jour pour jour après la chute, et condamné en mars 2024 à vingt-cinq ans de prison. Les créanciers, eux, ont attendu bien plus longtemps que les investisseurs d’une faillite bancaire ordinaire.
Pour ceux qui étaient exposés au moment des faits, la question n’était pas de comprendre la mécanique mais de savoir quoi faire de lignes rouges à l’écran. Nous avions écrit à ce sujet comment traverser un crash crypto sans vendre au pire moment, et la réponse n’a pas changé : on ne rattrape pas une plateforme en faillite, on décide seulement de ce qu’on garde ailleurs.
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