Pokémon Écarlate et Pokémon Violet, les nouveaux monstres
Deux semaines avant la sortie du 18 novembre 2022, des captures d'écran d'une version espagnole de Pokémon Écarlate et Violet circulaient déjà sur Twitter. Le lancement a permis de faire le tri : la fuite disait vrai sur les créatures, et taisait le seul point qui allait vraiment faire parler, la tenue technique du jeu.
Cet article revient sur cet épisode tel qu'il s'est déroulé à l'automne 2022, sans réécrire la fin. Ce qui est intéressant, avec le recul, ce n'est pas la liste des monstres divulgués : c'est ce que ce genre de fuite montre et ce qu'elle ne montre jamais.
Ce que la neuvième génération apportait sur le papier
Écarlate et Violet sont deux jeux de rôle développés par Game Freak et édités par Nintendo, sous la direction de Shigeru Ohmori. Une précision utile, parce que la fiche traîne partout avec le nom de Junichi Masuda : celui-ci a longtemps réalisé les épisodes principaux, mais il n'occupait plus ce poste sur cette génération. La région s'appelle Paldea, inspirée de la péninsule ibérique, ce qui explique au passage pourquoi une version espagnole se retrouve en circulation avant tout le monde.
Le principe des versions jumelles n'a pas bougé depuis 1996 : deux boîtes, un contenu presque identique, quelques créatures exclusives à chacune pour pousser à l'échange. Écarlate d'un côté, Violet de l'autre. Le vrai changement annoncé était ailleurs : monde ouvert intégral, trois lignes narratives parcourables dans l'ordre qu'on veut, et coopération en ligne jusqu'à quatre joueurs dans la même carte.
Une exclusivité Nintendo Switch, sans discussion
Aucune version PlayStation, Xbox ou PC n'était prévue, et il n'y en a jamais eu. Les épisodes principaux de la série sortent sur les machines de Nintendo depuis la Game Boy, parce que The Pokémon Company appartient pour partie à Nintendo. Poser la question revient à demander quand Mario arrivera sur PlayStation.
Ce que montraient les captures espagnoles
La personne à l'origine des images a supprimé ses publications en quelques heures. Trop tard : des centaines d'utilisateurs avaient déjà enregistré les captures, et elles ont fait le tour des forums dans la journée. Le contenu, lui, était plutôt banal pour qui suit la série.
On y voyait la première évolution de Fuecoco, le starter de type feu, coiffé de ce qui ressemblait à un large chapeau. La réaction dominante a été la déception : silhouette trop proche de la pré-évolution, peu de caractère. Le débat sur les évolutions des starters plante et eau a occupé les fils de discussion pendant une semaine.
Deux nouvelles créatures apparaissaient également : Tarountula, une tarentule dessinée en boule de fil, et Flamigo, calqué sur un flamant rose au cou noué. On distinguait aussi un Buizel et un Ralts, deux Pokémon de générations antérieures, ce qui confirmait le mélange des générations dans le Pokédex de Paldea. Ce Pokédex régional ne reprend pas l'intégralité du bestiaire national, comme Épée et Bouclier avant lui. Ce choix, fait pour Épée et Bouclier en 2019, avait déclenché une polémique restée dans les mémoires sous le nom de Dexit.
Le dernier élément notable concernait Tauros. Les joueurs relevaient que sa version de Paldea porte des cornes bien plus proches de celles d'un taureau de combat que le modèle d'origine de 1996.
Ce que la fuite ne pouvait pas montrer
Une capture d'écran fixe montre un design. Elle ne montre pas le nombre d'images par seconde, ni la distance d'affichage, ni ce qui se passe quand quatre joueurs se promènent en même temps dans la même zone. C'est exactement là que le lancement du 18 novembre 2022 a été discuté : les critiques et les vidéos de joueurs ont largement porté sur les performances techniques du jeu en monde ouvert, pas sur ses monstres.
Le décalage est instructif. Pendant deux semaines, la communauté a débattu du chapeau d'une évolution de starter, alors que le sujet réel attendait ailleurs. Les fuites d'images sélectionnent ce qui se photographie bien, et une chute de fluidité ne se photographie pas.
Le commerce, lui, n'a pas été freiné. Ces jeux ont réalisé l'un des meilleurs démarrages jamais enregistrés par Nintendo, avec plus de dix millions d'exemplaires écoulés dans le monde sur les trois premiers jours.
Le cas Smoliv, ou pourquoi les fans s'attachent aux petites créatures
Smoliv, une olive sur pattes surmontée d'une pousse, est ressorti de la fuite avec un capital sympathie que les gros monstres n'ont pas eu. Son évolution, Dolliv, gagne une silhouette élancée et un feuillage plus fourni. Rien de spectaculaire, et c'est justement ce qui a plu : un design lisible, cohérent avec l'inspiration méditerranéenne de la région.
Cette économie de moyens explique la longévité de la série. Un enfant de six ans reconnaît une olive. Le même enfant, quinze ans plus tard, retrouve la créature dans un jeu de cartes ou une peluche. La franchise ne repose pas sur ses créatures les plus impressionnantes, elle repose sur celles qu'on peut dessiner de mémoire.
Le monde ouvert, la rupture dont on a peu parlé
Sous le bruit des fuites, Écarlate et Violet changeaient pourtant la structure même de la série. Depuis 1996, un jeu Pokémon se parcourt dans un couloir : une ville, une arène, une route, la ville suivante, dans cet ordre et pas un autre. Paldea supprime ce couloir. Les arènes se battent dans la chronologie que le joueur décide, et le niveau des adversaires ne s'ajuste pas : partir vers le nord trop tôt se paie immédiatement.
La coopération suit la même logique. Jusqu'à quatre joueurs se déplacent dans la même carte, chacun menant sa partie, avec la possibilité de se retrouver pour un raid. C'est la première fois que la série laisse des amis explorer ensemble sans passer par une zone dédiée.
Ce virage a un coût, et il explique en partie les reproches adressés au jeu à sa sortie : afficher un monde continu sur une console conçue en 2016 demande des concessions sur la végétation, les ombres et la distance d'affichage. Le débat des semaines suivantes a opposé ceux qui trouvaient l'ambition mal servie par la machine et ceux qui estimaient le studio en retard sur son propre cahier des charges.
Petit rappel : d'où vient tout cela
Pokémon Rouge et Pokémon Bleu sont souvent présentés comme les premiers jeux de la série, ce qui mérite une correction. Au Japon, en février 1996, Game Freak sort Pocket Monsters Rouge et Vert sur Game Boy. La version Bleue arrive ensuite au Japon la même année, et c'est ce couple Rouge et Bleu, techniquement révisé, qui débarque en Europe en octobre 1999.
Autre confusion fréquente, celle des remakes. Pokémon Rouge Feu et Vert Feuille ne datent pas de 2016 et ne sont jamais sortis sur Nintendo 3DS : ce sont des remakes parus en 2004 sur Game Boy Advance. Ce qui s'est passé en 2016, pour les vingt ans de la série, c'est la remise en vente des jeux Game Boy d'origine sur la console virtuelle de la 3DS, avec un système d'échange adapté par liaison sans fil.

Les variantes régionales, un dossier resté ouvert
À la veille de la sortie, Game Freak n'avait rien communiqué de complet sur les formes régionales de Paldea. Les fuites laissaient entendre que plusieurs anciennes créatures reviendraient avec un design local, sans qu'on sache lesquelles ni combien.
Le procédé n'est pas nouveau. Il est apparu avec les formes d'Alola en 2016, puis celles de Galar en 2019, et il sert autant à surprendre les joueurs de longue date qu'à réutiliser des modèles existants. Seule une petite partie du bestiaire en bénéficie à chaque génération, et les créatures de la première génération y ont toujours été surreprésentées.
Reste la question de fond, que chaque fuite relance sans jamais la trancher : attendre deux semaines de plus aurait-il gâché quelque chose ? Pour la plupart des joueurs, non. Ceux qui ont vu les captures espagnoles ont surtout perdu l'effet de découverte, en échange d'une semaine de débats sur un chapeau.
Résumer cet article avec :
Partager :