Léléphant ahmed : une histoire fascinante au cœur de la majesté africaine

L’éléphant ahmed : une histoire fascinante

Deux éléphants ont porté le nom d'Ahmed, à trois mille kilomètres et cinquante ans d'écart. L'un vivait au Kenya et fut protégé par décret présidentiel, l'autre traînait autour des plantations de Guitri, en Côte d'Ivoire, avec un goût prononcé pour le vin de palme.

La plupart des textes qui circulent sur le sujet mélangent les deux histoires, empruntant les défenses monumentales du premier et les frasques alcoolisées du second pour fabriquer une seule légende. C'est dommage, parce que prises séparément, elles racontent chacune quelque chose de précis sur ce que devient un éléphant quand il devient célèbre.

Ahmed de Marsabit, l'éléphant devenu monument national

Celui-là a réellement existé et son dossier est documenté. Il vivait sur le mont Marsabit, un massif volcanique isolé du nord du Kenya, au milieu d'une forêt d'altitude entourée de désert. Ce qui l'a rendu célèbre, ce sont ses défenses : chacune approchait les trois mètres et pesait dans les soixante kilos, au point qu'elles frôlaient le sol quand il marchait. Un gabarit que l'on ne voit plus aujourd'hui, la sélection exercée par des décennies de braconnage ayant éliminé les porteurs de grands ivoires avant qu'ils ne se reproduisent.

Sa notoriété a franchi les frontières à la fin des années 1960, portée par des documentaires et par la campagne de naturalistes inquiets de le voir abattu. En 1970, le président Jomo Kenyatta signe un décret qui le place sous protection : des rangers l'accompagnent en permanence, jour et nuit, ce qui reste un cas unique dans l'histoire de la conservation africaine. Il meurt de vieillesse en janvier 1974, aux alentours de cinquante-cinq ans. Son corps est moulé, ses défenses conservées, et l'ensemble est exposé au Musée national de Nairobi, où on peut encore le voir.

L'autre Ahmed, celui de Guitri

Le second n'a pas de décret à son nom, mais il a occupé les conversations d'une région entière. Guitri est une commune du sud de la Côte d'Ivoire, dans la région du Lôh-Djiboua, au sud de Divo, un pays de plantations de cacao, d'hévéas et de palmiers à huile. Un éléphant solitaire, un mâle adulte séparé de tout groupe, s'y est installé et s'est mis à sortir des lambeaux de forêt pour visiter les cultures.

Les habitants l'ont surnommé Ahmed. Le nom a collé, comme collent les surnoms donnés aux animaux qu'on finit par considérer comme un voisin encombrant. Il piétinait les jeunes plants, arrachait des régimes de bananes, renversait ce qui se trouvait sur son chemin, et sa réputation de casseur s'est doublée d'une réputation de buveur.

Le vin de palme et le reste

Le bandji, ce vin de palme récolté directement à la sève et laissé fermenter dans des jarres ou des bidons au pied des arbres, dégage une odeur sucrée qui porte loin. Le koutoukou en est la version distillée, un alcool bien plus fort. Les récoltants laissent le tout en plein air, faute de mieux, et un éléphant qui a repéré la réserve revient.

L'histoire de l'éléphant ivre mérite une nuance. Le mythe classique, celui de l'éléphant qui titube après avoir mangé des fruits de marula fermentés, a été démonté par les chercheurs : il faudrait à un animal de plusieurs tonnes une quantité que son estomac ne peut pas contenir. Les cas réellement observés, en Inde comme en Afrique de l'Ouest, concernent des animaux qui pillent des stocks concentrés d'alcool fabriqués par les hommes, bière de riz ou vin de palme en jarres. Ce n'est plus la même chose : là, la dose est atteignable.

Ce que ces deux histoires disent de la Côte d'Ivoire

Le pays doit son nom au commerce de l'ivoire et son emblème national à l'éléphant, présent sur les armoiries comme sur les maillots de sa sélection de football. Le décalage entre ce symbole et la réalité de terrain est brutal : les populations d'éléphants de forêt du pays se comptent aujourd'hui en centaines d'individus, éclatées en petits noyaux isolés dans quelques aires protégées comme Taï, la Comoé ou Azagny. L'éléphant de forêt africain est classé en danger critique d'extinction par l'Union internationale pour la conservation de la nature depuis 2021.

La cause principale n'est plus le braconnage seul, mais la disparition de l'habitat. La Côte d'Ivoire a perdu la plus grande part de sa couverture forestière en cinquante ans, convertie en plantations. Un éléphant qui n'a plus de couloir de circulation entre deux massifs se retrouve mécaniquement au milieu des champs, et le conflit devient inévitable.

Que faire d'un éléphant devenu voisin

Face à ce type de situation, l'Office ivoirien des parcs et réserves dispose de peu d'options, toutes coûteuses. Le déplacement d'un animal de plusieurs tonnes suppose une équipe vétérinaire, une anesthésie par fléchette, une grue, un camion et une aire protégée capable de l'accueillir. Chaque opération engage des dizaines de personnes et se solde par un risque réel pour l'animal, la contention d'un éléphant restant un exercice délicat.

Les alternatives moins spectaculaires donnent parfois de meilleurs résultats : haies de piment, ruches suspendues le long des parcelles, dont les éléphants s'écartent, surveillance nocturne organisée par les planteurs eux-mêmes. Rien de tout cela ne fonctionne durablement si les personnes qui perdent leur récolte ne sont pas indemnisées. Un planteur qui voit six mois de travail effacés en une nuit n'a aucune raison de protéger le responsable.

Le rôle écologique, sans le vernis

On lit souvent que les éléphants reboisent les zones arides en dispersant des graines. La formule est trop large. Ce sont surtout les éléphants de forêt qui jouent ce rôle, et ils le jouent remarquablement : ils avalent les fruits de grands arbres dont les graines sont trop volumineuses pour être transportées par un oiseau ou un rongeur, et les déposent parfois à plusieurs dizaines de kilomètres, dans un tas de fumier qui fait office d'engrais. Certaines essences forestières ne se régénèrent quasiment plus là où l'éléphant a disparu.

Ils ouvrent aussi des layons dans le sous-bois, creusent des mares en cherchant l'eau et modifient la structure de la végétation à une échelle qu'aucune autre espèce n'atteint. Perdre un éléphant revient donc à retirer une pièce qui en tenait plusieurs autres.

Pourquoi les noms restent

Les griots du nord ivoirien chantent l'éléphant depuis longtemps, bien avant qu'un pachyderme ne vienne vider des jarres à Guitri. Le sculpteur qui taille une silhouette dans le bois, le tisserand qui reprend un motif à défenses, le supporter qui hurle pour les Éléphants un soir de match : tous entretiennent une figure qui survit à l'animal réel.

C'est là que les deux Ahmed se rejoignent, et c'est probablement pour cela qu'on les confond. Le kényan est devenu une pièce de musée, l'ivoirien un personnage de récit villageois. Aucun des deux n'a changé le sort de son espèce. Mais un nom donné à un animal fait ce que les statistiques ne font pas : il oblige à le regarder comme un individu, et cela suffit parfois à ce que la question soit posée.

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